Tourner sur un taquet : le geste que tout marin doit maîtriser
"Tourne au taquet !" Vous attrapez le bout, vous faites trois ou quatre tours en espérant que ça tienne, et vous passez à autre chose. Sauf que dix minutes plus tard, la drisse a glissé, la voile redescend, et le skipper vous regarde avec cet air qu'on connaît bien. Si cette scène vous parle, vous n'êtes pas seul - c'est probablement le geste le plus mal exécuté par les équipiers qui débutent. Tourner sur un taquet s'apprend en deux minutes, mais encore faut-il qu'on vous montre la bonne méthode, et surtout qu'on vous explique pourquoi chaque étape compte.
Pourquoi le taquet est partout sur un bateau ?
Regardez autour de vous sur n'importe quel voilier : des taquets, il y en a partout. Au pied du mât pour bloquer les drisses, sur le roof pour les écoutes, sur le pont pour les amarres, et sur le ponton quand vous arrivez au port. Leur fonction est toujours la même - offrir un point fixe autour duquel vous pouvez bloquer un cordage, puis le libérer quand vous en avez besoin.
Ce double rôle (bloquer et larguer) est ce qui rend le taquet si précieux à bord. Contrairement à un noeud classique comme le nœud de chaise, le tournage sur un taquet peut se réaliser sous tension et se défaire aussi sous tension. Quand le vent forcit et qu'il faut choquer l'écoute de grand-voile en urgence, vous ne voulez pas vous battre avec un noeud serré - vous voulez un système qui lâche vite et proprement. Le taquet est conçu pour ça, à condition de savoir l'utiliser.
Les différents types de taquets et quand les utiliser
Tous les taquets ne fonctionnent pas de la même façon, et confondre un taquet de tournage avec un taquet coinceur revient à confondre un frein à main avec une pédale de frein - les deux ralentissent, mais pas du tout pareil.
Le taquet de tournage, celui qu'on apprend en premier
C'est le modèle classique, en forme de T, avec deux cornes de chaque côté. Vous le trouvez sur les pontons, au pied des mâts, sur le pont des voiliers de croisière. Son principe est simple : le cordage s'enroule autour des cornes, et c'est le frottement entre le bout et le métal (ou le bois, sur les vieux gréements) qui assure la tenue. Plus la charge tire, plus le frottement augmente, et plus le blocage est solide. C'est ce type de taquet qu'on "tourne" - d'où l'expression qui donne son titre à cet article.
Les taquets de tournage sont fabriqués en aluminium, en acier inoxydable ou en nylon selon leur emplacement et la charge qu'ils doivent supporter. Ceux du ponton sont souvent massifs et en inox, ceux du pont plus compacts.
Bloquer sans tourner avec les taquets coinceurs et à came
Le taquet coinceur fonctionne autrement : vous glissez le bout entre deux mâchoires crantées qui le pincent par friction. Pour libérer, vous tirez vers le haut. Rapide, efficace, mais réservé aux cordages de manoeuvre (écoutes, drisses de spi) où il faut pouvoir bloquer et choquer en une fraction de seconde.
Le taquet à came utilise un ressort et une came pivotante pour le même résultat. Ces deux systèmes doivent leur existence à Manfred Curry, régatier et ingénieur, qui a inventé le taquet coinceur dans les années 1930 pour gagner de précieuses secondes en course. Avant lui, on tournait tout - y compris les écoutes en régate.
Comment tourner sur un taquet, étape par étape ?
La séquence tient en trois gestes, dans le bon ordre.
Tout repose sur le tour mort
Commencez par faire un tour complet autour de la base du taquet, sous les deux cornes, en passant d'un côté à l'autre. Ce premier tour s'appelle le tour mort, et c'est lui qui fait 90 % du travail.
La raison est mécanique : c'est le frottement du cordage contre le taquet qui bloque la charge, pas les tours suivants. Le tour mort crée une surface de contact suffisante pour que la tension du bout se transforme en friction. Si vous pensez à un frein à main, c'est le câble qui s'enroule autour du tambour - un seul tour suffit à retenir la voiture. Ici, c'est exactement le même principe.
C'est aussi l'étape que la plupart des débutants bâclent. Ils commencent directement par les croisements en huit, sans tour mort préalable. Résultat : le bout glisse dès que la charge augmente. Nous le voyons à chaque sortie, et c'est toujours la même cause.
Un seul croisement en huit suffit
Après le tour mort, passez le bout par-dessus le taquet en diagonale pour former un huit. Le cordage croise au centre du taquet, passe sous la corne opposée, et revient. Un seul croisement en huit est suffisant. En ajouter davantage ne renforce pas la tenue - le tour mort s'en charge déjà - mais complique inutilement le largage quand vous en aurez besoin.
La demi-clé pour verrouiller
Pour finir, formez une boucle et passez-la sous le dernier brin en la retournant. Cette demi-clé verrouille l'ensemble et empêche le bout de se défaire tout seul sous les vibrations ou les à-coups.
Attention au sens : la demi-clé doit être orientée dans le même sens que le croisement en huit. Si vous l'inversez, elle se bloque sous tension au lieu de se larguer proprement, et vous perdez tout l'avantage du taquet.
Un point important : la demi-clé n'est pas toujours souhaitable. Sur une écoute que vous devez pouvoir choquer rapidement (l'écoute de génois par exemple, quand le vent monte d'un coup), arrêtez-vous au croisement en huit. Un tour mort et un huit suffisent à tenir, et vous pourrez larguer d'un geste si la situation l'exige.
Les erreurs qui coûtent cher (et comment les éviter)
Trois gestes mal exécutés reviennent en boucle, du ponton d'école de voile jusqu'aux croisières entre amis. Les voici, avec leurs conséquences.
Oublier le tour mort
L'erreur la plus répandue : le bout commence directement en croisement, sans le tour complet à la base. Sous faible charge, ça tient - mais dès que le vent forcit ou que le bateau tire sur son amarre, le cordage glisse progressivement et finit par se défaire. Le résultat peut aller du simple agacement (la drisse qui file et la voile qui retombe) à la situation dangereuse (le bateau qui dérive au port pendant la nuit).
Empiler les tours "pour que ça tienne mieux"
Le réflexe naturel du débutant est de multiplier les tours et les croisements. Cinq, six, huit tours - le taquet disparaît sous un amas de cordage. Le problème n'est pas la tenue (qui est excellente dès le premier tour mort), c'est le largage. Quand il faut choquer en urgence, vous vous retrouvez à démêler un plat de spaghettis pendant que le bateau gîte et que l'équipage attend. Un tour mort, un huit, une demi-clé - pas plus.
Se tromper de sens pour la demi-clé
La demi-clé doit suivre le sens du dernier croisement. Si elle est inversée, elle forme une boucle qui se serre sur elle-même sous tension au lieu de s'ouvrir. Le bout devient alors impossible à larguer sans le décharger complètement, ce qui n'est pas toujours faisable - surtout sur une drisse de grand-voile avec 15 nœuds de vent apparent.
Comment larguer sous tension ?
Tourner correctement ne sert à rien si vous ne savez pas défaire le tout proprement, et c'est souvent cette partie qui pose problème quand on commence à apprendre la voile.
Pour une amarre d'amarrage, la manoeuvre est simple : retirez la demi-clé, dégagez le croisement en huit, puis contrôlez le bout en le laissant glisser progressivement autour du tour mort. Le frottement vous permet de doser la vitesse - vous ne lâchez pas tout d'un coup, vous accompagnez. C'est ce qu'on appelle choquer progressivement.
Pour une écoute en navigation, la logique est différente. L'écoute doit pouvoir filer vite si le vent monte brusquement. C'est pourquoi on ne met pas de demi-clé sur les écoutes : le tour mort et le huit se défont d'un seul geste en tirant le bout vers le haut et vers l'arrière. Si vous avez bien fait votre tour mort initial (et un seul croisement), tout part proprement en moins d'une seconde.
Le taquet à travers les siècles
Le mot "taquet" vient de l'ancien normand estaque, lui-même issu du francique stakka qui désignait un piquet ou un poteau. On le retrouve dès 1384 dans les comptes du clos des galées de Rouen, la principale base navale française de l'époque. À cette date, les taquets étaient de simples pièces de bois taillé - du chêne ou du noyer - fichées dans la coque pour y amarrer les cordages.
Georges Fournier, jésuite et hydrographe, officialise le terme dans son traité d'Hydrographie publié en 1643. Il y décrit le taquet comme une "pièce portant deux cornes, fixée en divers endroits du navire pour y tourner des cordages". La définition n'a pratiquement pas changé en quatre siècles.
Ce qui a changé, en revanche, c'est la diversité des systèmes. Pendant des siècles, on n'a connu que le taquet de tournage. Il a fallu attendre Manfred Curry dans les années 1930 pour voir apparaître le taquet coinceur, né de la course au large où chaque seconde de manoeuvre comptait. Aujourd'hui, on utilise les deux familles selon les besoins, mais le geste fondamental - tourner un bout autour de deux cornes - reste le même qu'au XIVe siècle.
Et si l'expression "être au taquet" vous est familière, sachez qu'elle vient directement de là. Quand une voile est bordée au maximum, l'écoute est tirée jusqu'au bout du taquet - elle est "au taquet", à fond, à la limite. Du pont des voiliers au langage courant, le chemin a été court.
FAQ
Comment tourner sur un taquet de voilier ?
Faites d'abord un tour mort complet autour de la base du taquet, puis un croisement en huit par-dessus les cornes, et terminez par une demi-clé orientée dans le sens du croisement. Trois gestes, dans cet ordre, et le bout est bloqué solidement.
Quelle différence entre un taquet de tournage et un taquet coinceur ?
Le taquet de tournage est en forme de T : vous enroulez le cordage autour de ses cornes. Le taquet coinceur utilise des mâchoires crantées qui pincent le bout par friction. Le premier est plus polyvalent, le second plus rapide à utiliser en régate ou pour les manoeuvres courantes.
Faut-il toujours finir par une demi-clé ?
Non. Sur les écoutes que vous devez pouvoir choquer rapidement (écoute de génois, écoute de spi), ne mettez pas de demi-clé. Un tour mort et un croisement en huit suffisent à tenir, et vous pourrez larguer d'un geste en cas d'urgence.
Comment larguer un bout sous tension sur un taquet ?
Retirez la demi-clé, dégagez le croisement, puis laissez le bout glisser autour du tour mort en contrôlant la vitesse avec vos mains. Le frottement vous permet de doser. Ne lâchez jamais tout d'un coup.
Combien de tours faut-il faire sur un taquet ?
Un seul tour mort, un seul croisement en huit, une demi-clé. C'est suffisant pour toutes les charges courantes. Multiplier les tours ne renforce pas la tenue et complique le largage.
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